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© Kim Elfrid
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Le problème de Dieu est lié à l'histoire des cultures et des civilisations; c'est ainsi, par exemple, qu'on est passé du polythéisme en Egypte, Grèce et Rome (plusieurs dieux pour un peuple) au monothéisme chrétien ou islamique (un seul dieu pour tous les peuples) à travers le monothéisme judaïque (le Dieu du peuple juif proposé à tous les peuples).
On est aussi passé de la multiplicité des êtres divinisés (ciel, terre, sources, arbres, etc.) à la simplicité d'un être non divin (la nature et ses lois); de la soumission à un être transcendant (religions, culte, adoration) à l'indépendance de l'homme s'affirmant lui-même transcendant (libre, créateur des valeurs, cause du progrès); de l'application de l'esprit à l'investigation métaphysique (être, essence, causes) à l'application de la pensée à la recherche scientifique (lois, structures); enfin, de l'attente unique d'une vie bienheureuse dans l'au-delà au désir, formulé progressivement, d'organiser une cité meilleure ici-bas.
L'histoire de la philosophie offre elle-même, des origines à nos jours, des conceptions très différentes de Dieu.
Science et philosophie
La pensée
scientifique ne peut s'exercer que sur un donné
observable; elle ne saurait remonter avant le premier moment de la
matière, ni aller au-delà de son dernier moment (l'un
et l'autre hypothétiques). La cause de la matière et
des formes de la vie, y compris de la vie humaine, n'est pas
son objet. Une fois donnée la matière, elle peut montrer
comment celle-ci s'est développée, dater
l'apparition du phylum humain, faire l'histoire de
l'évolution des sociétés, rendre manifestes les
structures sous-jacentes à la culture, et ainsi, en un
système clos se suffisant à lui-même, expliquer ce
qui est.
Analogiquement, l'individu humain,
tout en se sachant le produit d'une évolution et le fait
d'une structuration, peut aussi, dans la mesure où il se
voit le point de départ de certaines initiatives, se
considérer, en tant que libre, comme autonome, voire
indépendant de toute cause. Ainsi, la science n'est pas
adaptée à la connaissance des causes extérieures
au donné (causes dont, d'ailleurs, elle ne trouve jamais
d'indices dans ce qui est), et l'individu peut
s'imaginer indépendant de telles causes.
Cependant, on ne saurait nier (sinon le
savant comme tel ou un individu particulier) que l'esprit
humain, insatisfait de savoir seulement que les choses sont ainsi
(lois de la nature, fait de la liberté humaine), puisse
éprouver la curiosité de savoir pourquoi elles sont ainsi
(non seulement comment elles sont) et, d'abord, pourquoi il y a
une nature et une liberté. Ce «
pourquoi
» comprend en réalité deux
interrogations distinctes:
Comment se fait-il que cela existe? Y
a-t-il un dessein à cette existence?
Question d'origine, question de fin,
qui ne peuvent (éventuellement) trouver de réponse
qu'en un principe explicatif autre que la nature et
l'esprit libre de l'homme, c'est-à-dire qu'en
un principe transcendant.
La philosophie s'est toujours
penchée sur ce problème de la cause première et de
l'ultime finalité du monde, sur la nature de ce principe
transcendant, quitte, après examen, à démasquer
l'inanité du premier et à affirmer l'inexistence
du second.
Transcendance et immanence de Dieu
Dire que le principe explicatif doit
être autre que la nature ou l'esprit libre de l'homme
signifie que la cause ne doit pas être conçue en
continuité avec eux; qu'elle ne saurait expliquer le
commencement, parce qu'elle serait simplement antérieure,
ni la fin, parce qu'elle serait simplement postérieure,
car elle serait ainsi elle-même dans le temps (avant et
après sont «du temps»). La cause n'est pas dans
un prolongement temporel. Elle n'est pas non plus en situation
spatiale; sinon elle serait elle-même matérielle et,
comme telle, cesserait d'être transcendante, devenant une
des données de l'expérience, un des objets de la
science. Echappant nécessairement aux catégories de
l'espace et du temps, elle ne saurait être que non
physique, et même non psychique (au sens où le psychisme
humain est nécessairement lié à l'espace et au
temps). Elle ne saurait être que purement spirituelle ou pur
Esprit.
Il en résulte que l'idée
de ce principe explicatif, de cette cause, ne saurait être
anthropomorphique (à l'image de l'homme). Il est
donc évident que cette idée est ainsi difficile à
concevoir, ce qui ne suffit pas à infirmer l'existence
de l'être auquel elle renvoie.
Cependant, si le principe explicatif est
transcendant, la nature et l'esprit libre de l'homme
doivent être, d'une manière ou d'une autre, en
relation intime avec lui, puisqu'il est, par hypothèse, le
fondement de leur existence. Il convient donc de penser, à son
sujet, que, quoique lui-même soit en discontinuité
radicale avec la nature et l'homme, il leur est immanent
(intérieur), en ce sens que, sans être lui et sans
qu'il soit eux, la nature et l'homme ne sont que par lui.
C'est la notion de création. Mais, comme il convient
d'évacuer tout anthropomorphisme, il ne faut pas chercher
dans ce «par lui» quelque intention particulière
(qui aboutirait vite à un «pour lui»).
Dieu
Dieu et la création
Si le principe explicatif est Esprit, il y
a certainement une intention dans la création, mais celle
seulement et exactement de créer. Toutefois, quoique la nature
et l'esprit libre de l'homme soient absolument autres que
lui, il serait insuffisant de comprendre qu'ils sont pour lui,
au sens seulement où il aurait donné un commencement dans
le temps à leur être, tout différent du sien. Et,
s'il est vrai que sa seule intention soit de leur donner leur
être propre, il est vrai aussi qu'il ne saurait y avoir
d'être en dehors du sien, puisqu'il est principe
premier.
Ainsi, quoique l'être de la
nature et celui de l'homme libre soient tout à fait
différents du sien, et que le sien soit tout à fait
hors de la nature et de l'esprit libre de l'homme,
c'est-à-dire soit à lui seul et en lui seul,
cependant l'être de la nature et celui de l'esprit
de l'homme ne sont, et ne sont tels, que par son intention et
son être même. Le principe premier est donc cause de
l'existence différente et propre de la créature.
L'Être, en dehors duquel il n'y a pas
d'être, pose dans leur être des êtres qui sont
différents de lui.
Le principe explicatif et la créature
ont cependant quelque chose de commun, qui est l'être;
mais un être tout différent. L'être de la nature
et de l'homme libre est analogique à l'Être
absolu, en ce sens précis qu'il est un être
réel, distinct, voire libre, mais qu'il est tel par
création et qu'il ne saurait donc avoir les qualités
absolues de l'Être, lequel est créateur. Cette
analogie permet de comprendre et que le créateur n'est pas
affecté par la création (il ne s'y dissout pas, ne
s'y perd pas) et que la créature ne peut penser le
créateur «à son image» (anthropomorphisme),
quoique l'un et l'autre possèdent l'être et
même l'esprit. Toute pensée de l'homme sur sa
cause n'est elle-même qu'analogique, non strictement
adéquate. Aussi toute représentation plus précise de
l'Être suprême ou de Dieu ne saurait être
proposée par la philosophie. Elle ne pourrait émaner que
de révélations religieuses et relever, non de la raison
seule, mais de cette adhésion qu'est la foi.
Dieu et la destinée humaine
Si la philosophie peut éviter
l'anthropocentrisme dans la recherche de la cause
première, le peut-elle aussi dans ses investigations sur la
cause finale, c'est-à-dire sur le but ultime de la nature
et de l'homme? Cette cause, évidemment, ne peut pas
être cherchée ailleurs que dans le principe premier de
l'être, puisque l'existence sort de son intention
créatrice. Mais si cette intention coïncide avec la seule
volonté de créer, trouverons-nous en elle
l'explication du but de l'existence de la créature? On
peut l'affirmer dans la mesure où en posant dans
l'être la nature et l'homme, dans leur différence
radicale d'avec lui (différence qui est aussi leur
identité propre), Dieu pose les lois qui les régissent
(soit comme nature, soit comme conscience libre), et ainsi les
principes de leur évolution et de leur fin.
En leur donnant une nature, un mode
d'être, il leur donne la loi immanente de leur devenir,
et, s'il l'impose à la nature selon les formes
déterministes, il la donne à l'homme selon la forme
de la liberté (se réussir soi-même, par
soi-même). Et ainsi, quoique la fin soit inscrite dans la
nature et dans l'homme, elle l'est, dans l'homme, de
telle sorte qu'il ait lui-même à la faire advenir.
Elle n'est pas hétérogène à sa
liberté.
Le problème de
l'immortalité de l'âme, et encore moins celui
de la résurrection des corps, n'est pas
intrinsèquement lié au problème de Dieu; par
contre, celui de la Providence doit être posé ici. On
entend généralement par ce mot deux réalités
assez différentes: d'une part, l'action de Dieu qui
maintient l'être créé dans l'existence;
d'autre part, l'intervention spéciale de Dieu qui
modifierait ou orienterait le cours naturel des
événements, en faveur de l'homme (au besoin à
travers des épreuves, finalement bénéfiques).
La première façon de concevoir
la Providence n'offre pas de difficulté. S'il est
vrai qu'il n'y a pas d'être en dehors de
l'Être absolu et si tout être est analogique, il
est clair que chaque être, à tout moment de son
existence, trouve son fondement en Dieu. Il convient toutefois de
faire remarquer l'anthropomorphisme de la pensée. A
proprement parler, Dieu ne «continue» pas de
«maintenir» l'être, ce qui supposerait
qu'il est dans le temps; il fonde simplement dans
l'être un être qui, lui, s'étale dans le
temps.
La seconde façon de concevoir la
Providence présente quatre difficultés principales:
- l'anthropomorphisme de la
pensée y semble plus affirmé;
- le «favoritisme» divin peut
paraître suspect (prédestination);
- la liberté humaine semble
amoindrie, voire niée (problème du concours divin);
- le déterminisme naturel semble
ébranlé (c'est le cas lors des miracles).
La providence et les philosophes
Les questions posées à ce sujet
ont fourni d'amples développements à
la philosophie. Il
faut reconnaître que les philosophes qui admettent
l'existence de Dieu sans être croyants ne sont pas
favorables à cette doctrine de la Providence. Mais il faut
admettre aussi qu'un deus otiosus (un dieu qui n'intervient
pas) semble mettre en question la valeur de l'acte
créateur (pourquoi vouloir créer, s'il se
désintéresse de ce qu'il crée?) et donc de
l'Esprit pur.
Corrélativement, cela peut expliquer
que, en dehors de toute appartenance religieuse précise,
l'homme puisse chercher à établir, ne serait-ce que
par une simple orientation de son esprit, sans représentations
ni mots, dans une sorte de recueillement mystique, un lien
personnel avec son créateur (comment me
désintéresser de lui, s'il s'intéresse
à moi au point de me faire être?) : «
Dieu plus intime à moi-même
que moi-même
» (
saint Augustin).
Peut-il y avoir une preuve de l'existence du Dieu chétien ?
Le christianisme,
en acceptant l'héritage
philosophique des
Grecs, n'a pas refusé d'approcher Dieu par les
moyens spécifiques de la raison. Tout en supposant la
révélation comme point de départ de sa
démarche, la théologie médiévale a lié le
problème de l'existence de Dieu aux données de
l'ontologie et de la métaphysique grecques.
Le rationalisme moderne de
Descartes,
Malebranche,
Leibniz fait de
Dieu la condition de toute connaissance possible, et scientifique
en particulier. Ce «
Dieu des philosophes
» est l'être
nécessaire, la raison dernière des choses, et le garant
de l'accord entre la raison et la réalité.
C'est cet accord que Kant mettra en question. En
réduisant à trois les preuves de l'existence de
Dieu, la preuve physicotéléologique (par l'ordre ou
la finalité du monde), la preuve cosmologique (par la
contingence du monde) et la preuve ontologique (Dieu est
l'être parfait, s'il n'existait pas il ne serait
pas parfait, donc il existe), il montre que ces trois preuves se
ramènent à la preuve ontologique.
Or, on ne peut conclure de
l'idée de quelque chose à l'existence de cette
chose. Toute preuve de l'existence de Dieu est donc une
illusion. Dieu ne peut plus être, pour
Kant, que le
Dieu de la conscience morale, un «
postulat de la raison pratique
».
Pour
Hegel, Dieu
s'est aliéné dans la Nature et se révèle
dans l'Histoire comme savoir de soi, si bien que la
philosophie est la vérité de la religion.
Mais, après Feuerbach,
Marx,
Nietzsche,
Freud, on pourra
parler de la «
mort de Dieu
». Si le «
Dieu des philosophes
» est bien mort, en effet,
l'ombre portée de Dieu ne cesse cependant de
s'étendre sur la philosophie contemporaine, et son
absence, ou son effacement, pose peut-être plus de
problèmes qu'elle n'en résout.
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