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Virgile

Andes, auj. Pietole, près de Mantoue, v. 70 - Brindes, auj. Brindisi, 19 av. J.-C.
© Hachette Livre et/ou Hachette Multimédia

Sommaire

 Un poète campagnard
 Les Bucoliques
 Les Géorgiques
 Un idéal de perfection poétique
 Le modèle poétique romain

 



Virgile entre deux muses (mosaïque)

Un poète campagnard


Poète latin. En latin Publius Vergilius Maro. Contemporain d'un autre grand poète latin, Horace, et de l'un des fondateurs de l'histoire romaine, Tite-Live, Virgile a connu les dernières convulsions de la République romaine et a développé son œuvre pendant l'âge augustéen, période de paix exceptionnelle et de splendeur pour les arts.

Entre un passé plein de bruit et de fureur, mais saturé aussi de souvenirs mythiques et de héros fondateurs, et un avenir que l'empereur Auguste voulait lumineux et réconcilié, Virgile apparaît comme le lieu poétique d'un possible équilibre national et esthétique.  

Publius Vergilius Maro est un provincial et un rural, traits qui le distinguent dans une civilisation déjà fortement urbanisée, où Rome apparaît comme une grande capitale, administrative, politique, culturelle.  

Le contexte historique
Il n'a que vingt et un ans lorsque éclate la guerre civile qui conduira à la fin de la République romaine. En 44, César est assassiné; la rivalité entre Octave - le futur Auguste - et Antoine est tranchée en faveur du premier en 31. L'Empire romain s'établit dans les traces des déchirements civils, avec le regret d'une certaine idée de la liberté républicaine, morte à jamais. Il semble que Virgile, partisan de César dans sa jeunesse, se soit désintéressé non du débat politique et du sens qu'on pouvait donner aux événements, mais de la vie de parti et des ambitions de carrière. Peut-être a-t-il interprété le dessein d' Auguste comme le prolongement, plus modéré, de celui de César: il laisse deviner, ici ou là, que sa pensée est celle d'un patriote et d'un homme marqué par une nostalgie qui paraît la tonalité majeure de son œuvre.  

La formation d'un lettré
Virgile est, semble-t-il, d'origine modeste mais reçoit une éducation soignée: il étudie à Crémone, à Milan, à Rome. La philosophie épicurienne, comme quête du bonheur à travers les plaisirs les plus divers, mais aussi comme ascèse et exigence éthique, semble l'avoir marqué très tôt. S'il s'affirme comme poète relativement tard (vers l'âge de trente ans), il est probable qu'il compose des œuvres plus tôt; un recueil appelé Appendix Vergiliana en contient peut-être quelques-unes: le Catalepton, l'épopée du Moustique (Culex), l'Aigrette (Ciris). Le souvenir d'un autre poète cisalpin, Catulle, et l'influence de l'alexandrinisme imprègnent ces premiers textes: forme de sensibilité et d'esthétique née au III
e siècle avant J.-C. dans les milieux intellectuels hellénistiques, l'alexandrinisme se caractérise par son goût de l'érudition, de la minutie, de la recherche précieuse. Raffinés, portant de l'intérêt à l'étude des sentiments et à la psychologie, les cercles que semble avoir fréquenté Virgile dans sa jeunesse ont dû le porter au travail de l'expression et à la recherche stylistique, lui donner une grande culture grecque et latine, à laquelle il se montre très attaché dans ses œuvres principales. Mais un grand attachement à sa province natale, dont il se plaira à rappeler qu'elle est liée à la glorieuse civilisation étrusque, en même temps qu'un penchant très vif pour la solitude et un amour de la campagne lui éviteront de n'être qu'un poète, habile et artificiel, de cour ou de cénacle. La tradition le dit de santé fragile et peu enclin aux voyages.  

Les hasards des troubles politiques amènent, en 43, Asinus Pollio à devenir gouverneur en Italie du Nord. Autour de ce grand personnage, poète lui-même, s'organise vite un cercle de lettrés. Grâce à lui, Virgile obtient la restitution des terres qui lui avaient été confisquées au profit des vétérans d'Octave.  


Les Bucoliques
Désormais à l'abri des soucis matériels, Virgile compose les Bucoliques (entre 42 et 39 pour les neuf premières églogues, la dernière datant de l'année 37), poèmes tantôt narratifs et tantôt dialogués inspirés des Idylles du poète grec Théocrite.  

Références à l'actualité
A l'origine, le poème bucolique évoque des bergers qui jouent de la flûte et se lancent des défis poétiques. Mais il n'y a évidemment dans ce genre aucun réalisme: il s'agit au contraire, pour les citadins et les intellectuels, de transformer la vie rurale en spectacle charmant (c'est ce que feront encore, au XVII
e siècle, les auteurs français de pastorales et de bergeries). Malgré leur titre, les Bucoliques de Virgile sont beaucoup plus riches et complexes: d'abord parce que les bergers évoqués (Tityre et Mélibée, dans l'églogue I, l'un heureux d'avoir pu sauver quelques bouts de terres marécageuses, l'autre partant pour l'exil, dépossédé au bénéfice de soldats, ou encore Ménalque, dans l'églogue IX) appartiennent bien à l'actualité tragique de la fin de la guerre civile, et qu'il est ici question d'abord du malheur des humbles; ensuite parce que d'autres échos de l'histoire récente passent (la mort de César, dans l'églogue V) ou que se dit, sous la forme d'une rêverie nostalgique sur l'âge d'or, l'annonce d'un autre temps de bonheur et de résolution des contradictions. Certaines bucoliques sont plus traditionnelles: les III, VII et VIII montrent des joutes amoureuses et poétiques entre des bergers. Toutefois, malgré leur conformité avec la tradition de l'idylle à la manière de Théocrite, ces bucoliques, qui laissent pressentir une nouvelle sensibilité pour parler de l'amour, ne méprisent ni le romanesque ni la tendresse.  

Composition et interprétations
Lorsqu'il les publie (avant même d'avoir écrit la dernière), Virgile les fait se répondre deux à deux: I-IX; II-VIII; III-VII; IV-VI, la V, centrale, célébrant l'apothéose de Daphnis-César. Cette composition a suggéré aux modernes des interprétations globales du recueil, qui se présenterait selon certains comme la représentation de la quête de l'homme, à travers les épreuves et les souffrances de l'amour, pour atteindre à une harmonie avec le cosmos. Interprétation mystique (la IV
e bucolique a été, chez les premiers chrétiens, comprise comme l'annonce prochaine de la naissance du Sauveur) qui n'exclut ni une approche plus historique (cet enfant à venir est plus probablement celui d'Asinius Pollion) ni une lecture plus généralement poétique, qui tient compte des affleurements d'une sensibilité mélancolique, et même triste.

Les Géorgiques
Les Bucoliques connaissent un grand succès. La protection de Mécène, conseiller d'Octave, l'amitié de ce dernier, qui deviendra bientôt l'empereur Auguste, font de Virgile un auteur envié, vite considéré comme un soutien idéologique du nouveau régime. Pourtant, il choisit de rester dans l'ombre, ne vit pas à Rome mais à Naples, où il a acheté une villa et où il compose, en dix ans (entre 39 et 29), l'immense tableau de la vie rustique que sont les Géorgiques.  

Un hommage au travail rural
Comme la bucolique, la géorgique est un genre: c'est un poème didactique, qui enseigne les travaux de la terre. Le modèle de Virgile est encore grec, puisqu'il s'inspire des Travaux et les Jours, d'Hésiode. Il mêle à cette première source le Traité d'agriculture de Caton l'Ancien, très précis et très technique, puis des éléments empruntés à l'Economie rurale de Varron, où étaient déjà développés des thèmes essentiels, comme celui de la dignité du travail des champs. Ce lyrisme n'est pas sans rapport avec la régression de la culture des céréales qui, en cette période de troubles politiques, vient de provoquer à Rome de redoutables famines.

En quatre chants, Virgile célèbre le travail des hommes et singulièrement celui de ce modèle d'humanité qu'est pour lui le paysan. Le chant I donne le calendrier des travaux de la terre et explique la culture des céréales, du blé notamment; le chant II traite des arbres, dont l'olivier, et de la vigne; le chant III concerne l'élevage du bétail; le chant IV est celui de l'apiculture. Un dernier chant prévu, consacré au jardinage, ne sera jamais écrit. Les Géorgiques sont une véritable épopée de l'homme au travail: le plus noble de tous les travaux c'est celui de la terre, ce qui est parfaitement conforme à l'idéologie officielle de l'Empire, où Auguste s'efforce de restaurer les valeurs traditionnelles.  

Une célébration de la nature
Mais en même temps cette terre est l'antique Gê-Mêter, la terre mère et nourricière. Il y a une plénitude dans cette évocation de la campagne qui rend plutôt charnel et sensuel que vraiment réaliste ce poème par ailleurs si lourdement instructif. Quelques grands thèmes puissants structurent la vision: la variété et la force créatrice de la nature; la beauté sculpturale de certains animaux, comme la vache; la complicité muette et profonde des bêtes et de l'homme; l'image enfin de la nature comme le lieu d'un ordre utopiquement projeté sur l'ordre politique et urbain.

Pourtant les Géorgiques sont encore autre chose: Virgile y a intégré des épisodes qui font figure de poèmes dans le poème. Les plus célèbres sont les présages annonçant la mort de César (I), la célébration de l'Italie et l'éloge du printemps (II), le mythe d'Aristée et la légende d'Orphée et d'Eurydice (IV), où il faut comprendre qu'Orphée pèse symboliquement moins que le paysan quand il s'agit de triompher de la mort - le héros, descendu aux Enfers, ne remporte qu'une illusoire victoire; le paysan, lui, en obéissant aux rythmes éternels, l'emporte plus sûrement puisque le temps de la nature est celui, circulaire, de l'éternel retour.

Un idéal de perfection poétique
A partir de 29, Virgile entreprend la composition de l'Enéide. L'épopée est alors à la mode, qu'elle soit imitation d'Homère ou épopée historique contemporaine. Epris de beauté grecque, Virgile entend cependant la mêler à la célébration de l'esprit national romain. Il reprend une légende - celle de l'établissement du Troyen Enée en Italie - bien inscrite dans la tradition: beaucoup de grandes familles romaines, notamment celle des Julii, la famille adoptive d'Auguste, s'étaient inventé une généalogie troyenne. Puisque la légende fait d'Enée le fils d'Anchise et de Vénus, au prestige culturel venu de Troie vient s'ajouter la légitimité incontestable de l'origine divine. Si l'inspiration homérique est manifeste, le poème virgilien se charge d'un romanesque très nouveau alors: non seulement parce que les aventures, les coups de théâtre s'y multiplient, mais aussi parce qu'il est traversé par des passions brûlantes et tragiques, dont la peinture est restée jusqu'alors réservée à la tragédie.

Toutefois sa richesse principale est d'avoir fait servir le mythe à la lecture de l'histoire, en donnant à Rome un passé, et surtout en proclamant que l'histoire va dans un sens compréhensible, et du reste actualisé. La guerre de Troie annonce par sa fin celle de toutes les guerres, dont elle est le modèle, et pose la paix d'Auguste comme la réalisation de la paix universelle.

Le modèle poétique romain
Virgile meurt sans terminer l'Enéide, à Brindes, en 19 avant J.-C., à cinquante et un ans, au retour du seul voyage qu'il ait fait en Grèce. A peine parue, l'Enéide fait de lui le poète romain par excellence. Toute la poésie latine s'inspirera de lui, reprenant l'hexamètre dactylique, le vers que Virgile a lui-même emprunté à Ennius, mais en le transformant considérablement de façon à lui donner toute sa musicalité. Il sera l'un des modèles des classiques français et, quitte à se servir de son œuvre à contresens, les romantiques célébreront en lui le premier poète de la nature. On sait la place éminente que lui accordera Dante, la passion qu'auront de son œuvre Claudel et Valéry, traducteur des Bucoliques.  

Une préfiguration de l'humanisme occidental
Actuellement, Virgile n'est plus guère lu autrement qu'en traduction. Mais une immense aura culturelle demeure attachée à son nom: les Grecs ont eu Homère, les Allemands Goethe, les Anglais Shakespeare, les Français Victor Hugo, les Romains eurent Virgile. Son rapport à la nature, au travail, son rêve d'un cosmos au sens plein - c'est-à-dire d'un monde en ordre -, ses espoirs de conciliation et de réconciliation, qui faisaient de Rome une image de la cité idéale, où chacun pouvait se sentir lui-même et pourtant intégré à une collectivité, son optimisme nostalgique enfin, qui le conduisit à prendre parti pour le sens contre le non-sens, pour une histoire qui avance en dépit des déchirures, ont délimité exactement les contours de ce qui s'est appelé, jusqu'à l'aube du XXI
e siècle, l'humanisme occidental, après que Dante, dans la Divine Comédie, eut fait du poète du siècle d'Auguste son guide dans sa descente aux Enfers.

 
Pour en savoir plus
La monarchie augustéenne et le Haut-Empire
Les guerres civiles à Rome




 
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