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Platon
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En grec Platôn. Philosophe grec. Premier grand penseur du monde occidental, Platon a abordé la plupart des domaines qui constituent encore aujourd'hui la discipline philosophique, qu'il a définie comme la recherche de la vérité et l'enquête rationnelle.
Son œuvre, composée essentiellement de dialogues qui présentent une réelle beauté littéraire, a profondément marqué l'histoire de la philosophie, en particulier dans l'Antiquité tardive et depuis la Renaissance.
Biographie
Platon naît dans une des plus
prestigieuses familles d'
Athènes.
Cette cité est alors la plus puissante démocratie, la
première force militaire et navale, le foyer intellectuel et
artistique du monde grec. Dans les années qui
précédèrent la naissance de Platon, la politique
athénienne s'était heurtée aux ambitions rivales
de
Sparte, cité
au gouvernement oligarchique. Platon avait vingt-trois ans lorsque
la guerre du Péloponnèse s'acheva avec la destruction
de la puissance athénienne et l'installation du
régime des Trente, au nombre desquels on comptait Charmide,
l'oncle maternel de Platon, et Critias, le cousin de sa
mère.
L'ami de Socrate
Agé d'une vingtaine d'années à
peine, Platon s'était mis à fréquenter
Socrate.
Persuadé d'accomplir une mission prescrite par un dieu,
Socrate passait sa vie à examiner ses
concitoyens et
à les convaincre d'améliorer leur âme.
Après que la démocratie fut rétablie en 403,
cette activité d'examen et les sympathies oligarchiques
qui lui étaient imputées firent de Socrate l'objet
d'une hostilité marquée de la part des
Athéniens. En 399, Socrate est traduit pour cause
d'impiété devant un tribunal de plus de cinq cents
jurés tirés au sort. Reconnu coupable, il est
condamné à boire la ciguë.
La mort de Socrate est apparue à
Platon comme la preuve d'un mal politique irréductible,
attaché à la plupart des formes de gouvernement,
qu'elles soient démocratiques ou oligarchiques. Il
semble aussi que cet événement dramatique l'ait
dissuadé de tenter de jouer dans sa cité le rôle
politique auquel sa famille et ses alliances le destinaient: il
se tiendra désormais en retrait des remous politiques
d'Athènes.
Le fondateur de
l'Académie
En 389, Platon part pour la Grande Grèce (Italie du
Sud), sans doute pour y rencontrer des
penseurs
pythagoriciens; il passe ensuite par la Sicile et se rend
à la cour du tyran de Syracuse, Denys l'Ancien. Là,
Platon tente, semble-t-il, de convaincre Denys d'établir
à Syracuse une forme de gouvernement régie par les
philosophes; il n'y parvient pas mais gagne toutefois
l'attachement indéfectible de Dion, cousin du tyran.
Rentré à
Athènes,
Platon y fonde l'Académie, la première école
de philosophie, fréquentée par des disciples
soigneusement choisis, où il dispense un enseignement dans
les divers domaines de la connaissance philosophique.
Aristote y
étudiera puis enseignera pendant les vingt dernières
années de la vie de Platon. Agé d'une soixantaine
d'années, Platon fait encore deux voyages en Sicile pour
tenter de persuader Denys le Jeune, qui a succédé
à son père, d'adhérer à ses idées.
Il échoue, mais il apportera plus tard son soutien à
l'expédition malheureuse que Dion entreprit pour
détrôner Denys.
Le témoin de la démocratie
Platon meurt en 347, à l'âge de
quatre-vingts ans. Dix ans plus tard, en 336, les cités
grecques renonceront à leur indépendance devant Philippe
de Macédoine. Ce sera la fin de la démocratie
athénienne. Platon aura donc observé pendant plus de six
décennies la radicalisation et l'usure du régime
démocratique dont la critique marqua fortement sa pensée
morale et politique, et qui lui survécut une dizaine
d'années seulement.
Les dialogues platoniciens
Avec Epictète et Plotin, Platon est
l'un des trois philosophes grecs dont l'œuvre nous
soit parvenue dans sa quasi-totalité. Mais les textes qui nous
ont été transmis sous le nom de Platon (quarante-deux
dialogues, treize lettres et une collection de définitions) ne
sont pas tous de lui.
Les spécialistes distinguent
vingt-six dialogues authentiques, des dialogues suspects -
sans doute composés par des familiers de l'école
platonicienne - et des dialogues apocryphes, certains de
composition très tardive. Quant à l'ordre des
dialogues platoniciens authentiques, la seule chose connue avec
certitude est que Platon est mort alors qu'il mettait la
dernière main à un dialogue intitulé les Lois.
Depuis la fin du XIX
e
siècle, grâce à une
description formelle assez précise du style de ce dernier
dialogue, on a pu proposer un classement chronologique des
œuvres de Platon. On a ainsi constaté que les premiers
dialogues témoignent le plus évidemment de
l'influence de la pensée socratique. En revanche, dans
les dialogues dont on situe la composition dans une période
ultérieure - de maturité ou de vieillesse -, on assiste
à l'élaboration d'une philosophie proprement
platonicienne.
Chronologie des dialogues
On distingue ainsi une période de jeunesse (399-390),
qui comprend les dialogues socratiques (notamment Protagoras et
l'Apologie de Socrate), que Platon écrivit aussitôt
après la disparition de son maître; une période de
transition (390-385), où l'on perçoit encore
l'influence de la personnalité de Socrate mais où
Platon présente déjà les thèmes propres de sa
pensée (Gorgias et Ménon). La période de
maturité (385-370), qui inclut les grands dialogues
(Phédon, Banquet, République, Phèdre). Enfin, la
période qui correspond aux dernières années de sa
vie (370-348) comprend ses dialogues les plus difficiles
(Parménide, le Théétète, le Sophiste, le
Politique, le Timée, le Philèbe et les Lois).
Sujets et style des dialogues
Les dialogues platoniciens présentent tous une forme
de «drame» philosophique, centré sur l'examen
d'un problème. Celui-ci peut évoluer vers une
résolution ou vers la conclusion qu'une solution est
impossible, ce que Platon désigne comme «aporie».
Chaque dialogue platonicien est consacré à un objet
particulier (par exemple, la piété dans
l'Euthyphron, la rhétorique dans le Gorgias, l'amour
dans le Banquet, la justice dans la République ou le plaisir
dans le Philèbe), même si de nombreux autres
thèmes s'y trouvent abordés.
Socrate apparaît souvent comme le
maître de la discussion, qui pose des questions, critique les
réponses apportées et se montre expert en cet art du
dialogue que Platon appelle «dialectique». Dans les
derniers dialogues, Socrate s'efface derrière la figure
énigmatique de l'Etranger d'Elée (c'est le
cas du Sophiste et du Politique) ou de l'Athénien (dans
les Lois). Mais le dialogue philosophique n'est pas, comme ce
sera le cas chez les auteurs du XVIII
e
siècle, un simple artifice
d'exposé. Guidé par la recherche de la
vérité, il suit un cours sinueux - ralenti par des
digressions - que l'ironie socratique rend parfois
incertain.
La critique des faux savoirs
Dès les premiers dialogues, Socrate
interroge sans relâche ses interlocuteurs pour s'assurer
de la réalité de leur savoir. L'Apologie de Socrate
nous explique le sens de cette quête. L'oracle de Delphes
ayant annoncé que
Socrate est le
plus savant des hommes, celui-ci, bien conscient de son ignorance,
puisqu'il disait ne rien savoir, s'est efforcé de
mettre à l'épreuve la parole du dieu en scrutant le
savoir des hommes qui prétendent connaître. Sont ainsi
successivement examinés les hommes politiques, les poètes
et les artisans, tous plus ou moins incapables de définir leur
compétence.
Toutefois, Socrate ne doute pas
qu'il sait un grand nombre de choses qui ont trait, par
exemple, à la vie quotidienne ou aux vérités
mathématiques élémentaires. Mais la possession
d'une connaissance ou d'un savoir (les termes grecs
d'epistêmê, de technê ou de sophia sont
souvent interchangeables dans ce contexte) exige plus: une
compréhension unifiée des phénomènes
considérés, une recherche de leurs causes et la
possibilité de justifier les jugements prononcés à
leur endroit. De nombreuses compétences prétendues ne
peuvent satisfaire les conditions exigées par un tel
modèle de connaissance. C'est le cas de la
rhétorique (définie dans le Gorgias comme «une
pratique empirique et une routine»), de l'art de
l'interprétation (critiqué dans l'Ion, et que
pratique le rhapsode) et de la conduite des affaires publiques
à Athènes.
La meilleure preuve qui puisse être
donnée du fait qu'on possède réellement un
savoir est la capacité à répondre positivement
à une question du type «en quoi consiste l'objet de
ce savoir?». Presque tous les dialogues de jeunesse et de
transition commencent par une question semblable qui se
présente en fait comme une recherche de définition.
Socrate demande ainsi «qu'est-ce que la beauté?»
dans l'Hippias majeur, et «qu'est-ce que la
justice?» dans la République. Mais, en réponse
à cette question, il n'attend pas une définition
lexicale, donnant le juste emploi du terme, encore moins un exemple
ou une illustration: le sophiste Hippias se ridiculise en proposant
de définir la beauté par une jeune fille belle. Ce que
recherche Platon, c'est plutôt la mise en évidence
d'un caractère commun à un ensemble d'objets, la
beauté de toutes les choses belles, la justice de toutes les
choses justes, c'est-à-dire une essence (eidos), un
universel ou un caractère général qu'on ne peut
identifier à aucun des objets particuliers mais qui ne semble
pourtant présenter aucune trancendance par rapport à eux.
Ce n'est que dans un stade ultérieur de sa pensée que
Platon reconnaîtra à de telles essences une forme de
réalité intelligible qui les détachera radicalement
des objets par lesquels elles sont à la fois exemplifiées
et affadies.
Les deux principales méthodes de critique
Deux méthodes principales sont
utilisées par
Socrate pour
critiquer les fausses certitudes et pour discriminer entre les
jugements vrais et les jugements faux.
La réfutation
La première procédure, dont presque tous les
dialogues socratiques donnent une illustration, consiste en une
réfutation (elenchos). La réfutation socratique vise
à montrer que la thèse soutenue par l'interlocuteur
conduira à une contradiction si celui-ci accepte de se
soumettre à un interrogatoire.
La méthode employée est
simple: elle consiste à tirer les conséquences qui
découlent de la thèse en question et à montrer que
celles-ci sont incompatibles avec d'autres certitudes de
l'interlocuteur. Une telle façon de faire ne permet pas
à elle seule d'établir une vérité
absolue, mais Platon s'y fie assez pour faire dire à
Socrate dans le Gorgias que les conclusions auxquelles ce type de
réfutation conduit - dans le cas présent, montrer que
la vie de l'homme sans scrupules fera son malheur - sont
liées par des «raisons de fer et de
diamant».
La maïeutique
La seconde procédure est la maïeutique, l'art
de la sage-femme. Socrate, dans le Théétète,
rappelle que sa mère était sage-femme et ajoute
qu'il pratique lui aussi le même art, même s'il
n'examine que «les rejetons de l'esprit» et non
ceux du corps, et que son travail essentiel réside dans le
tri qu'il opère entre les thèses ou jugements
qu'avancent ses interlocuteurs; l'examen auquel ces
jugements sont soumis consiste à observer s'ils sont
cohérents avec d'autres principes admis et s'ils ne
conduisent à aucune contradiction; dans ce cas seulement ils
seront déclarés viables.
L'ensemble du Théétète
donne une remarquable illustration de cette méthode, qui
consiste à la fois en une réfutation et en un
développement systématique de la thèse
proposée, afin d'en examiner les reformulations possibles
et toutes les conséquences. Elle est appliquée à la
première définition de la connaissance que donne le jeune
Théétète: la connaissance est opinion vraie. Ayant
montré que cette thèse, une fois clairement
reformulée, aboutit à un relativisme, semblable à
celui que défendait le sophiste Protagoras, et à une
ontologie où rien n'est stable ni défini, Platon la
décrétera non viable et donc fausse. Mais un tel examen
ne vise pas simplement à éprouver la thèse, il sert
aussi à dégager les conditions d'une véritable
connaissance des réalités.
Réminiscence et connaissance
C'est dans le Ménon que Platon
expose, pour la première fois, sa philosophie de la
connaissance. Pour répondre au paradoxe, d'origine
sophistique, que lui oppose son jeune interlocuteur Ménon,
à savoir qu'«on ne peut rien apprendre, car soit on
sait déjà et on n'a pas à apprendre, soit on ne
sait pas et donc on ne sait pas comment chercher», Socrate
souligne que la connaissance appartient à l'âme avant
même que celle-ci ne soit incarnée dans la vie
présente; ainsi, l'acte d'apprendre correspond à
l'effort de remémoration nécessaire pour amener de
nouveau à la conscience cette connaissance oubliée. Toute
recherche, toute acquisition de connaissances consiste donc en une
remémoration, ou réminiscence (nom qui est resté
attaché à cette conception platonicienne): ainsi, dans le
Ménon, après deux vaines tentatives de répondre
à une difficile question de géométrie, un jeune
garçon, esclave inculte, se montre capable de
compréhension.
Une réponse au scepticisme et au
relativisme
La théorie platonicienne de la réminiscence
représente dans l'histoire de la philosophie une des
premières références des conceptions
innéistes de la connaissance. L'idée essentielle,
propre à cette théorie, est que toute la connaissance
qui appartient à l'âme est acquise avant
l'incarnation et qu'elle se trouve oubliée dès
que l'âme entre en un corps terrestre. Par ailleurs,
cette connaissance porte sur la totalité du savoir et elle a
pour fonction d'assurer la permanence de la nature de
l'âme à chaque nouvelle génération.
Enfin, la remémoration par l'âme d'une chose
antérieurement connue donne accès à toutes les
autres vérités que l'âme possède,
grâce au raisonnement et à la découverte
progressive des liens qui existent entre les connaissances. La
réponse platonicienne au scepticisme et au relativisme en
matière de connaissance est sans doute l'une des plus
puissantes qui aient jamais été apportées. Elle
offre à l'homme la possibilité de justifier sa
connaissance, de rechercher les causes et les principes des
certitudes qu'il possède déjà, et donc de
fonder la science.
Les réalités
intelligibles
Le Ménon, le Phédon et la République
montrent Platon soucieux de distinguer entre les deux formes
rivales de vérité que sont l'opinion vraie et la
connaissance. On peut en effet être dans le vrai à
propos de telle ou telle chose tout en étant incapable de
justifier cette vérité ou de la rapporter à
d'autres certitudes. Si l'opinion vraie
(alêthês doxa) est donc assurément une forme de
vérité, celle-ci est toutefois intrinsèquement
précaire et vulnérable à l'oubli et aux
déformations. Dans le Ménon, toutefois, Platon
n'exclut pas qu'un travail d'approfondissement,
d'interrogations répétées ou de recherche des
liens de causalité puisse progressivement transformer un
ensemble d'opinions vraies en une forme de connaissance. Mais
cette thèse est abandonnée dans le Phédon et la
République. Si la réminiscence est toujours la voie
d'accès privilégiée à la connaissance, la
possibilité de connaître se trouve alors attachée
à un domaine de réalités dont Platon, dès sa
maturité, ne cessera d'affirmer qu'elles sont les
seules véritablement réelles et seules susceptibles
d'être connues. Il s'agit des réalités
intelligibles que sont les Idées ou les Formes, alors
qu'on ne peut fonder aucune science certaine sur les
sensations ou les jugements posés à partir de
connaissances empiriques.
Les Formes et la dialectique
L'existence d'un lieu, séparé du monde
sensible, où se trouvent les réalités
intelligibles est l'une des thèses les mieux connues de
la pensée platonicienne. Mais la nécessité de
définir un tel lieu intelligible résulte pour Platon de
la recherche des conditions d'une connaissance
véritable. La présence d'une connaissance
innée mais latente était bien établie dès la
formulation de la théorie de la réminiscence. Mais il
restait à définir la nature des objets sur lesquels une
telle connaissance pouvait porter. Pour répondre à
cette question, Platon reprend en partie l'acquis des
recherches socratiques consacrées à définir
l'essence commune à une multiplicité d'objets.
Seulement l'eidos («idée») ne sera plus
conçu comme immanent aux objets sensibles. Il est
désormais présenté comme une réalité
intégralement intelligible, détachée des
êtres sensibles et matériels. Certes, les belles choses
sont belles dans la mesure où elles participent à la
Forme de la Beauté, mais Platon insiste sur le fait que
c'est de cette Forme que ces choses tirent le peu de
réalité qu'elles ont; et c'est uniquement parce
qu'elles «participent» à la Beauté
qu'elles seront connues.
L'ontologie platonicienne se
présente comme un réalisme des essences. Mais les
Formes sont aussi des êtres intelligibles, qui donnent la
condition de toute connaissance. Toutefois, elles ne sont
aucunement des représentations de l'esprit, des concepts
ou des idées. Non seulement elles sont de vraies
réalités, mais elles sont toute la réalité.
Cela a conduit à désigner la philosophie de Platon
comme un «réalisme des Idées».
Les Formes, réalités
séparées du monde sensible
Les Formes platoniciennes sont donc des réalités
stables et permanentes; elles sont nécessairement existantes
et constituent «ce qui est» tel qu'il est. Par
ailleurs, les Formes sont réellement dissociées de la
multiplicité des objets sensibles qui sont nommés
d'après elles. De ce fait, elles sont exemptes de la
diversité et de la contradiction inhérentes au monde
empirique, qui est, lui, dépourvu de vraie
réalité. Mais elles sont aussi rendues
nécessaires, «désirées», dit le
Phédon, par les contradictions du monde sensible qui
recherchent leur propre résolution. C'est à cet
aspect de la philosophie de Platon qu'Aristote s'opposera
le plus nettement. Celui-ci, qui fut jusqu'à
l'âge de quarante ans un disciple puis un enseignant de
l'Académie, n'aura de cesse de souligner les
contradictions auxquelles conduit la volonté de
«séparer» (khorizein), comme l'a fait Platon,
les Formes des êtres sensibles: les Formes platoniciennes
sont des essences réelles, intelligibles et
séparées du monde sensible, mais elles exercent une
forme de causalité sur la connaissance qui s'applique
à elles.
L'allégorie de la
caverne
L'allégorie de la caverne (livre VII de la
République) décrit, en des termes inoubliables, la
lente et pénible ascension des prisonniers qui se
détachent peu à peu des images et des apparentes
réalités de ce monde. Certains d'entre eux
finissent par échapper à l'obscurité et,
encore éblouis par la clarté du jour,
n'aperçoivent que peu à peu les vraies
réalités. Bientôt, ils se convertiront à la
Forme du Bien. Celle-ci est comme la lumière que
l'œil, familier de l'obscurité, ne peut
supporter de voir, même si ce même œil
l'accueille progressivement.
Le premier moyen d'accéder aux
Formes est la connaissance a priori dont la réminiscence a
donné le modèle. En effet, ni la réfutation ni la
maïeutique ne peuvent dépasser le rôle critique
qui leur a été dévolu et s'élever
jusqu'à la connaissance de l'essence.
La dialectique
Les dialogues de la maturité, où Platon
présente sous la forme la plus élaborée sa
théorie des Formes, sont aussi ceux où la dialectique
est progressivement définie non plus seulement comme
l'art du dialogue, mais comme la seule méthode
philosophique appropriée à l'examen de
l'essence. Le dialecticien sait en effet conduire la
recherche philosophique selon la nature de la chose soumise
à l'examen, jusqu'à en dégager
l'essence (comme un bon boucher, dit Platon dans le
Phèdre, sait découper un animal selon ses articulations
naturelles). Mais le dialecticien sait aussi reconnaître les
parentés, ou les incompatibilités, qui existent entre
plusieurs Formes. Car le lieu des Formes est un lieu
organisé et hiérarchisé.
Les Formes ou «genres de
l'être»
Platon explique dans le Sophiste qu'il existe cinq
Formes principales, ou «genres de l'être»:
l'Être, le Repos, le Mouvement, le Même,
l'Autre. Il montre comment certaines Formes sont liées
les unes aux autres, ou «participent» les unes des
autres; c'est le cas de la Forme du Feu et de celle de la
Chaleur, de la Forme du Froid et de celle de la Neige. Un tel
entrelacement des Formes donne le fondement ontologique de la
possibilité du jugement vrai, comme «le feu est
chaud» ou «la neige est froide». En revanche,
certaines Formes s'excluent, comme la Forme du Repos et celle
du Mouvement. Tout jugement qui voudrait associer deux
prédicats renvoyant à deux Formes s'excluant
l'une l'autre est nécessairement un jugement faux.
Enfin, toutes les Formes participent à l'Être,
tandis que la Forme de l'Autre est répandue à
travers tout le lieu intelligible. Le Non-Être est ainsi
défini comme l'Autre de l'Être. Cette forme
d'existence reconnue au Non-Être permet d'expliquer
comment il est possible de parler de quelque chose qui
n'existe pas. C'est là une des façons dont
Platon rend compte, dans le cadre de son ontologie, de la
possibilité de l'erreur.
Les Formes dans le
Parménide
La théorie des Formes résume l'essentiel de
l'ambition philosophique de Platon. Il est vrai que dans le
Parménide Platon nous présente un Socrate encore jeune,
accumulant les objections à l'encontre de cette
théorie, mais l'intention - ironique ou
sérieuse - de ce dialogue est très difficile
à définir. Par ailleurs, même dans les dialogues
où Platon présente et défend l'existence des
Formes, il ne manque pas de souligner les difficultés qui y
sont attachées. Il n'y a donc aucune raison de penser
que s'il a voulu, dans le Parménide, exposer
systématiquement les difficultés en question, cela doit
signifier qu'il aurait renoncé à cette
théorie.
L'âme, faculté de
connaissance et d'amour
Le rôle joué par l'âme dans la
connaissance des Formes est abordé dans le Phèdre,
où Platon décrit la nature (en partie divine) de
l'âme et la longue formation qu'elle a subie au
contact des réalités intelligibles. Le dialogue que
Platon a consacré à étudier la nature de
l'âme porte également sur l'amour. Car le
mouvement de l'âme vers les Formes est semblable à
l'élan, au «délire» que l'amour imprime
chez l'amant. Comme le montrera le Banquet, celui qui aime
poursuit en effet, au-delà de la beauté physique, la
beauté morale et la Forme de la Beauté. L'âme
est donc une faculté de connaissance et d'amour; elle est
apparentée aux réalités qu'elle connaît,
mais sa constitution est également marquée par la vie
morale de l'homme qu'elle anime. Cela montre combien
l'ontologie et la philosophie morale sont étroitement
liées dans l'œuvre de Platon. Car la Forme
suprême, l'étant au sens le plus plein, est la Forme
du Bien, qui rassemble les caractéristiques formelles de
beauté, d'ordre et de symétrie, mais dont la
contemplation - condition de l'excellence de
l'âme et but de
l'éducation
- est la condition essentielle qui permettra de réaliser
un équivalent du Bien dans les affaires humaines.
La morale platonicienne
La question morale fondamentale,
présente dans presque tous les dialogues de Platon, avait
été d'abord formulée par Socrate: «Comment
dois-je vivre?» Il ne s'agit pas tant de savoir à
quelle règle ou loi morale conformer sa vie, mais plutôt
comment déterminer les activités, les pensées qui
feront que l'état de son âme soit le meilleur
possible et conduise au bonheur. Les deux termes fondamentaux de la
morale platonicienne sont la vertu (aretê) et le bonheur
(eudaimonia).
La vertu
La vertu d'un être humain est relative à la
bonne disposition de son âme et se définit par deux
traits principaux: la connaissance et la conformité au Bien.
Par conformité au Bien, il faut entendre que l'ordre et
l'harmonie sont imprimés en l'âme, qu'ils
règnent entre ses différents composants et ses
différentes fonctions. Mais ce bien de l'âme,
Platon le définit aussi comme le savoir.
La raison ou le savoir sont en effet les seuls
principes capables d'assurer la justesse et la réussite
de toute action volontaire. En ce sens, comme le soulignait un
des paradoxes attribués à Socrate, l'homme
méchant ne l'est jamais volontairement. Une telle
dépendance de l'ensemble des qualités de
l'âme à l'égard de la connaissance a
conduit à reconnaître chez Platon une forme
d'«intellectualisme moral». La vertu se trouve en
effet affranchie des biens dépendants du corps ou des biens
extérieurs (comme la richesse ou l'honneur).
Le bonheur
En ordonnant sa vie à la vertu, l'individu pourra
atteindre un bonheur qui ne consiste pas en un simple état
de satisfaction, mais qui est l'effet d'un ordre objectif
défini par le bien propre de l'âme.
Cette conception de la vertu rompt
nettement avec la moralité traditionnelle de
l'époque. En effet, Platon ne cesse de souligner les
limites des vertus sociales et politiques, fondées sur la
reproduction des usages dominants. Ainsi, dans la
République, il critique la conception de la justice qui
consiste à rendre ce qu'on doit, à faire du bien
à ses amis, du mal à ses ennemis. Il critique encore,
dans le Ménon, la conception de la vertu qui assimile à
l'amour des belles choses la faculté de se les procurer.
Mais pareille justice, pareille vertu sont critiquées au nom
d'une conception proprement morale orientée vers la
recherche du Bien.
Platon s'oppose aussi au
conventionnalisme moral qu'avaient défendu les sophistes.
A leur pragmatisme relativiste, qui revenait à faire des
vertus l'objet d'un consensus défini par les pratiques
de la cité, il objecte que les vertus partagent une même
essence, fondée sur une réalité intelligible, qui
fait d'elles autant de formes de connaissance. A
l'idée sophistique que la vertu peut être
enseignée comme on enseigne les moyens de la réussite
privée et publique, Platon oppose le long effort de
remémoration qui conduit progressivement l'âme au
contact de la forme du Bien jusqu'à se rendre
elle-même semblable au Bien et capable de reproduire celui-ci
dans l'ordre politique.
La réforme politique et l'éducation
Trois dialogues de Platon, et parmi les
grands, sont consacrés à la politique: la
République, le Politique et les Lois, mais c'est dans la
République qu'il expose la réforme politique la plus
radicale dont l'organisation de l'Etat et
l'éducation de l'homme aient jamais été
l'objet.
La République
Ce dialogue est entièrement occupé à
définir la justice. Or, pour bien comprendre la justice de
l'homme, il faut d'abord connaître la justice dans
la cité. Afin de conduire cet examen, Platon construit
progressivement une cité parfaite. Celle-ci est
composée de trois corps de citoyens: les gouvernants, les
gardiens et le reste des citoyens (les «laboureurs»).
Ces derniers jouissent de toutes les possessions
matérielles, mais ne disposent d'aucun pouvoir
politique. Leur vie morale consiste à se plier à une
forme d'administration de la morale qui ne leur laisse aucune
initiative. Les gardiens, en revanche, ne possèdent rien, ni
richesses, ni logis, ni même famille, et doivent se
dévouer corps et âme à la conservation de
l'Etat. Ils sont soigneusement choisis en fonction de leurs
qualités naturelles et de l'éducation qu'ils
ont reçue. Ils sont chargés de conserver la cité
semblable à elle-même. Enfin, les gouvernants sont
sélectionnés parmi ceux des gardiens qui auront
accompli jusqu'à son terme un long et difficile travail
de formation destiné à les rendre aptes, par la
dialectique, à contempler la nature du Bien et à tenter
de la reproduire dans l'ordre de la cité.
Des détails parfois étranges
de l'organisation de cette cité révèlent
plusieurs enseignements caractéristiques de la pensée
politique platonicienne. La cité idéale est avant tout
une cité juste. Or la vertu de justice ne consiste ici
aucunement à respecter des droits des citoyens ou un
ensemble d'obligations; elle représente plutôt un
état de perfection interne. La justice de la cité a
trait à l'harmonie présente entre les
différents ordres qui la composent, au fait que chaque
individu doit accomplir la tâche pour laquelle il est fait
et qu'il doit se contenter de sa place et de sa part.
Pour Platon, une véritable
cité est une cité une. Les gardiens chargés de la
conservation de cette unité doivent aussi la réaliser
dans leur classe; le mode de vie qui leur est imposé et qui
vise à les dépouiller de toute vie privée est
censé produire entre les gardiens une totale unité de
pensées et de sentiments. Un troisième enseignement a
trait à l'incompatibilité entre les biens
politiques et les biens matériels. Les laboureurs, qui
possèdent les richesses, ne peuvent jouir d'aucun bien
politique. A l'inverse, les gardiens, qui sont responsables
du maintien de la cité, ne doivent posséder aucun bien
matériel. L'idée que la richesse pervertit toujours
l'exercice du pouvoir et en cause la
dégénérescence est fortement ancrée dans la
pensée de Platon.
Le pouvoir aux philosophes
Le principe fondamental qui détermine la conception
platonicienne de l'Etat est que le pouvoir politique doit
être confié à ceux qui détiennent le savoir.
Socrate soulignait déjà combien il était
nécessaire que le gouvernement fût exercé par ceux
qui possèdent une compétence réelle. Platon
confirmera cette exigence. Le pouvoir doit appartenir aux hommes
qui, au terme d'un long cycle d'études
mathématiques puis d'un entraînement dialectique
poussé aussi loin que possible, ont acquis la connaissance
des Formes. Ces hommes seront les philosophes-rois,
également capables de modifier la réalité humaine
et d'y imprimer comme sur une toile les éléments de
la Forme du Bien. Il n'y aura pas de cesse aux maux des
Etats, affirme Platon, tant que les philosophes ne seront pas
placés à la tête de la cité et chargés
d'améliorer les âmes des citoyens. On peut imaginer
qu'une âme confiée à un éducateur
privé aussi remarquable que Socrate puisse devenir bonne.
Mais, comme
Socrate le
soulignait lui-même, ce résultat restera toujours
soumis à toutes sortes de vicissitudes. C'est uniquement
à l'échelle d'une cité que
l'amélioration morale des individus pourra être
réalisée de façon stable. «L'art qui
s'occupe de l'âme, je l'appelle politique»,
dit Socrate dans le Gorgias. C'est l'art que pratiquent
les philosophes-rois, et c'est une ambition de ce type que
Platon a cherché en vain à réaliser à
Syracuse.
Le Politique et les Lois
Un certain pessimisme caractérise le Politique et les
Lois, que le philosophe écrivit dans les dernières
années de sa vie. Platon paraît douter que le
gouvernement de ceux qui savent puisse être reconnu comme
légitime par l'ensemble de la cité. Le Politique
décrit avec force comment le gouvernant parvient, en
mélangeant les caractères humains selon la bonne
mesure, à fabriquer le tissu social, mais on croit y lire
aussi la suggestion selon laquelle le philosophe, quoique vrai
détenteur de l'art politique, n'est peut-être
pas toujours dans la position du commandement. Se dessine alors,
pour la première fois, la figure du philosophe conseiller du
prince.
La certitude de la
dégénérescence des Etats et le rôle
dévolu à la législation marquent aussi ces
derniers dialogues. Platon avait déjà souligné
dans la République que la belle cité ne se
maintiendrait pas longtemps en son état de perfection,
qu'elle se transformerait bientôt en timocratie (le
gouvernement fondé sur l'honneur), puis en oligarchie
(le gouvernement du petit nombre, qui est aussi, aux yeux de
Platon, un gouvernement de l'argent), enfin en
démocratie (où égalité et liberté sont
dispensées à tout, même à ce qui est
inégal) et en tyrannie. Cet exposé des constitutions
aura une réelle postérité chez
Aristote, Polybe
et
Machiavel. Mais
chacune des constitutions est définie chez Platon en
fonction d'une déficience morale (le goût excessif
de l'honneur, de la richesse ou de l'égalité).
Par ailleurs, le souci de fonder la légitimité
politique sur la science est moins nettement exprimé dans
ces derniers dialogues, ce qui ouvre la possibilité
d'une théorie de la légalité qui y
supplée. Le Politique affirme que le gouvernement selon les
lois vient aussitôt après le gouvernement des
philosophes. Mais c'est surtout dans les Lois qu'on
trouve un système complet de législation, un
véritable esprit des lois dont discourent, à
l'occasion de la fondation d'une nouvelle cité, un
Athénien, un Crétois et un Spartiate. Platon s'y
montre également soucieux de conduire les citoyens à
aimer la loi au moyen de préludes et d'exhortations.
L'éducation
L'éducation reçoit sa forme la plus
développée dans les Lois. L'exposé des
règlements de la cité de la République avait
permis de présenter les moyens d'une éducation de
l'âme et du tempérament, laquelle passait par le
contrôle des modes poétiques et musicaux pour amener le
citoyen à pratiquer l'ordre et la mesure. Les plus
doués des gardiens étaient ensuite destinés à
suivre un long cycle d'études s'achevant par la
dialectique. Si en matière d'éducation la même
politique dirigiste prévaut que dans la République (en
particulier sur les mariages), les Lois laissent toutefois une
autonomie plus grande aux citoyens. Surtout, l'éducation
a pour but d'inculquer à chacun le respect
réfléchi de la loi et d'établir, par
l'habitude et la réflexion, une relation harmonieuse
entre les différentes parties de son âme. Mais la
lecture de ce dernier dialogue de Platon laisse le sentiment que
le philosophe a renoncé à l'idée que
l'intelligence et le savoir puissent prévenir la
décadence.
La politique platonicienne devait rester
une référence dans l'histoire des théories du
gouvernement pour deux raisons majeures. D'abord parce
qu'elle établit que l'installation d'un Etat juste
n'est possible qu'à partir d'une réforme
radicale de l'homme; ensuite parce qu'elle soutient que le
savoir et la philosophie sont au principe du gouvernement juste.
Mais Platon reste le premier penseur à avoir
présenté avec lucidité et de manière exemplaire
le conflit existant entre un certain modèle
d'efficacité politique et la promotion d'autres biens
liés à l'autonomie du citoyen ou à la
préservation de sa spontanéité morale.
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