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Racine, Jean

La Ferté-Milon, 1639 - Paris, 1699
© Hachette Livre et/ou Hachette Multimédia


 


Jean Racine



Auteur dramatique et poète français. La tragédie de Racine est communément considérée comme le modèle absolu de la plus pure poésie classique, alliant l'intensité des sujets et des passions à la maîtrise de l'évocation et de l'expression, dans le cadre majestueux et funèbre d'une malédiction d'aimer, qui joue le rôle dévolu à la Fatalité par les anciens poètes grecs.  

Cette réussite, due à une parfaite exploitation des règles et à une exacte intuition du goût de son siècle, a paradoxalement conféré à l'œuvre de Racine une sorte de perfection intemporelle qui le plus souvent séduit, qui a pu parfois irriter, mais qui, en fin de compte, n'aura cessé depuis trois siècles de fasciner les publics successifs de son théâtre.


De Port-Royal à la cour
Jean Racine naquit le 22 décembre 1639, à La Ferté-Milon, où son père était contrôleur du grenier à sel, un emploi modeste. La mère du futur poète mourut lorsque celui-ci avait deux ans, et son père deux ans plus tard. Il fut alors recueilli par sa grand-mère paternelle et tutrice, Marie des Moulins, dont la sœur avait donné asile à des maîtres jansénistes, notamment Lancelot, et dont la fille et deux autres de ses sœurs étaient religieuses à Port-Royal; aussi le jeune Racine fut-il élevé dans cette atmosphère austère. Alors qu'il était âgé de dix ans, sa grand-mère l'inscrivit dans un collège dirigé par des jansénistes, puis, à seize ans, aux Granges, où l'on donnait l'enseignement de Port-Royal. L'enfant y reçut une formation intellectuelle, morale et religieuse marquée par l'intransigeance et la rigueur propres à cette doctrine. Il apprit le grec et acquit cette familiarité avec les textes classiques de l'Antiquité et les grands thèmes bibliques, mythologiques et historiques qu'exploitera son art de poète tragique: il y forma son goût et son écriture, en y contractant peut-être déjà cette teinture de pessimisme et cette fascination pour les ravages de la passion qui coloreront son œuvre. Il entra en 1658 au collège d'Harcourt, à Paris, là encore dirigé par des jansénistes.  

Mais alors que sa famille le destinait à entrer dans les ordres, il commençait à s'émanciper de la tutelle de Port-Royal, et songeait à devenir poète, et plus particulièrement auteur de théâtre. Il composa en 1660, à l'occasion du mariage de Louis XIV, la Nymphe de la Seine, ode dédiée à la reine Marie-Thérèse d'Autriche, où il montre sa maîtrise du genre sans dévoiler cependant de trait particulier. L'année suivante, Racine séjourna à Uzès dans l'espoir - finalement déçu au terme d'un procès qui lui inspirera les Plaideurs - d'y obtenir un bénéfice ecclésiastique par l'entremise de son oncle Antoine Sconin. En 1663, de retour dans le monde des lettres parisien, Racine publia deux odes, Sur la convalescence du roi, qui lui valut une gratification de 600 livres, et la Renommée aux muses, où il remercie le roi de sa générosité.  

Une période glorieuse
De la Thébaïde (1664) à Phèdre (1677), neuf tragédies et une comédie - incartade dans un genre léger, mais à l'imitation d'Aristophane - désignèrent Racine, après la mort de Molière, en 1673, et les échecs d'un Corneille vieilli, comme le maître incontesté de la scène auprès d'un public dont il sut épouser et satisfaire les goûts avec un sentiment très précis - attentes et rejets - du temps.  

Sa première tragédie, la Thébaïde ou les Frères ennemis, fut créée le 20 juin 1664 par Molière, ce qui lui valut d'être inscrit sur la liste des gratifications royales aux gens de lettres; la pièce, si elle ne révèle pas encore la grandeur de l'auteur, esquisse déjà son penchant pour une subtile peinture psychologique des personnages. L'année suivante, Alexandre le Grand fut d'abord confié à la troupe de Molière; mais Racine, mécontent des acteurs, offrit sa pièce à la troupe rivale de l'hôtel de Bourgogne, au mépris des usages et de l'amitié de Molière: succès brillant, et rupture avec Molière.  

En 1666, Racine rompit avec les milieux jansénistes à la suite d'une polémique avec Pierre Nicole, attaché à Port-Royal, à propos de la moralité du théâtre. Ce dernier avait écrit: «Un poète de théâtre est un empoisonneur public, non des corps, mais des âmes (...)» (les Hérésies imaginaires, 1665, dirigé contre Desmarets de Saint-Sorlin). Racine, se sentant directement attaqué, rédigea deux lettres violentes et ironiques, A l'auteur des «Hérésies imaginaires», dont seule la première parut, ce qui fut suffisant pour consommer de façon spectaculaire sa rupture avec ses anciens protecteurs.  

Racine enleva à Molière l'une de ses meilleures actrices, la Du Parc, pour lui offrir le rôle-titre de son Andromaque (1667), créée avec un succès retentissant le 17 novembre 1667 chez la reine, devant le roi, et sous la protection de Madame (Henriette d'Angleterre), à qui la pièce est dédiée. La pièce est caractéristique de l'œuvre de Racine par la modification d'une trame narrative connue - ici l'Andromaque d'Euripide - afin que la description des passions malheureuses permette d'atteindre au paroxysme dans le dénouement tragique. Ainsi Racine fut-il «obligé de faire vivre Astyanax un peu plus qu'il n'a vécu», mais, écrit-il dans sa seconde préface à la pièce, «je doute que les larmes d'Andromaque eussent fait sur l'esprit de mes spectateurs l'impression qu'elles y ont faite, si elles avaient coulé pour un autre fils que celui qu'elle avait d'Hector». L'intrigue d'Andromaque est tout entière suspendue à la décision de l'héroïne, puisque l'on ne trouve quasiment pas d'action dans la pièce, ce qui en fait sa nouveauté; c'est également ce qui causa la querelle qui opposa ses admirateurs à ses détracteurs. Parmi ces derniers, un comédien nommé Subligny composa la Folle Querelle, comédie-pamphlet contre Racine, qui fut jouée chez Molière en novembre 1668.  

Racine composa ensuite sa seule comédie, les Plaideurs (1668), imitée d'Aristophane, dont la préface égratigne la conception et les créations comiques de Molière. Avec Britannicus - première tragédie «romaine» (1669) -, il défia Corneille sur un de ses terrains de prédilection, celui de la dramaturgie politique tirée de l'histoire de Rome. La pièce fut très critiquée pour les libertés que l'auteur prenait avec l'histoire, et Racine, croyant que Corneille était à l'origine de ces critiques, composa contre son rival une préface polémique pour l'édition originale, qu'il adoucit cependant dans les éditions postérieures, sur le conseil de Boileau.  

La Champmeslé, nouvelle interprète aimée du poète depuis la mort de la Du Parc en 1668, tint le rôle principal dans la tragédie suivante, Bérénice (1670), élégie de l'amour malheureux dédiée à Colbert et créée à la cour. C'est dans sa préface, qui est une sorte de manifeste, que Racine définit le principe fondamental du ressort tragique: «Ce n'est point une nécessité qu'il y ait du sang et des morts dans une tragédie; il suffit que l'action en soit grande, que les acteurs en soient héroïques, que les passions y soient excitées, et que tout s'y ressente de cette tristesse majestueuse qui fait tout le plaisir de la tragédie. (...) Il n'y a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie.» Aux critiques qui lui reprochèrent de n'avoir fondé sa pièce sur aucune intrigue, une absence totale d'action, il rétorquait : «Il y en a qui pensent que cette simplicité est une marque de peu d'invention. Ils ne songent pas qu'au contraire toute l'invention consiste à faire quelque chose de rien (...).»  

En 1671, Racine écrivit Bajazet (créée en janvier 1672), une tragédie contemporaine tirée d'une «aventure arrivée dans le Sérail». La renommée de Racine était désormais suffisamment établie pour qu'il pût se passer de protecteurs, donc de dédicace. Toujours dans la même veine, Mithridate (1672, jouée en janvier 1673) unit l'inspiration romaine et orientale, l'amour et la politique. Dans sa préface, Racine insiste alors sur un autre des éléments de sa technique dramatique: «On ne peut prendre trop de précaution pour ne rien mettre sur le théâtre qui ne soit très nécessaire.»  

Puis il revient à la tragédie grecque, en hommage à Euripide, avec Iphigénie en Aulide, qui est créée à Versailles le 18 août 1674. La pièce est la plus fertile en événements de tout le théâtre racinien; par sa minutieuse construction, elle parvient à rendre vraisemblable un épisode mythologique dramatique, et une tension psychologique inouïe parcourt toute la pièce, à travers une seule question: le nécessaire sacrifice d'Iphigénie aura-t-il lieu ? C'est tout l'art de Racine de trouver un dénouement duquel il a éliminé toute intervention divine et qui satisfasse cependant aux destinées héroïques des personnages.  

Bientôt une cabale s'éleva contre sa pièce suivante, Phèdre (1677): on prétendit lui préférer Phèdre et Hippolyte, de Pradon, pièce jouée quelques jours seulement après la sortie de Phèdre, à l'hôtel Guénégaud - sans doute Pradon avait-il bénéficié de complicités pour obtenir le texte de la pièce de Racine alors en répétition à l'hôtel de Bourgogne et composer à la hâte sa propre pièce. Les premières représentations tournèrent à l'avantage de Pradon, mais bientôt, sur l'intervention du Grand Condé notamment et après un vigoureux échange de pamphlets et d'injures entre les deux partis, la pièce de Racine s'imposa. Cependant, cette bataille, semble-t-il, impressionna défavorablement Racine.  



Racine courtisan
En 1673, Racine entra à l' Académie française; en 1674, il reçut la charge de trésorier de France au bureau des finances de Moulins, ce qui lui procurait 24 000 livres de rentes, un revenu considérable à comparer avec les 1 000 à 2 500 livres tirées de chacune de ses pièces. Il jouissait alors d'une haute estime à la cour, et de l'amitié de Boileau ou encore de celle de La Fontaine. Une édition collective de ses œuvres fut publiée, après remaniements, en 1676.   

Racine se maria en 1677 avec Catherine de Romanet, dont il aura sept enfants. Grâce à d'influentes protections (Condé, Conti, le maréchal de Luxembourg), il reçut la même année, avec Boileau, la charge d'historiographe royal. Il mena dès lors une parfaite carrière de courtisan, tout en se rapprochant de ses anciens maîtres jansénistes, pourtant en disgrâce - c'est Boileau qui est à l'origine de la réconciliation de Racine et du Grand Arnauld. Protégé de la cour qui lui octroie sa faveur - en 1690, il sera nommé gentilhomme ordinaire du roi - , il abandonna alors la carrière dramatique; fût-ce l'effet du relatif échec de Phèdre, le sentiment d'avoir réalisé par le théâtre une ascension sociale à laquelle il lui fallait désormais sacrifier son art, ou plutôt un retour aux idées jansénistes qui avaient imprégné ses premières années ?  

En tout cas, dévoué désormais à la seule gloire de Louis XIV et fixé à la cour, il ne reviendra épisodiquement à la scène qu'aux jours lointains d'une vieillesse pieuse en composant à la demande de Mme de Maintenon pour les jeunes filles de Saint-Cyr, ses protégées, deux tragédies bibliques avec chœurs: Esther, représentée pour la première fois à Saint-Cyr le 26 janvier 1689, qui rencontra un grand succès mondain, et Athalie (1691), également créée à Saint-Cyr, dans une plus grande discrétion mais avec non moins de succès qu'Esther. Ces deux dernières œuvres sont très différentes des autres pièces de Racine, la passion n'y jouant pas le rôle crucial qu'elle tient ailleurs.  

De plus en plus soucieux de piété et de dévotion, Racine publia des poèmes religieux, dont Cantiques spirituels (1694), traduits des Ecritures et des épîtres de saint Paul. Son œuvre comprend aussi un Précis des campagnes de Louis XIV (1684), des odes et un Abrégé de l'histoire de Port-Royal (composé vers 1698 et publié en 1767). Il s'éteignit le 21 avril 1699, après soixante ans d'une vie dont à peine plus d'une décennie aura suffi à le sacrer plus grand poète de son siècle.


Les sources de l'inspiration
Racine s'est tourné vers le théâtre tragique, dont il retrouve les vrais accents inspirés des originaux grecs, mais polis par les grâces de la galanterie mondaine et raffinés par la réflexion des romanciers et des moralistes de son temps sur les tourments de l'amour malheureux.  

Du triomphe d'Andromaque (1667) à la cabale que suscite Phèdre s'écoulent dix années, ponctuées de créations et de succès réguliers, de passions et de conflits ardents, de réussites poétiques et de réflexions esthétiques.  

Mythologie et histoire
La Thébaïde et Alexandre le Grand (1665) avaient esquissé une inflexion vers un art tragique puisé aux sources antiques, tirant tout son effet d'une simplicité superbe et économe, et toute sa force d'une méditation vibrante sur les ambitions et les passions du cœur. Cette tendance s'épanouit dans le lyrisme funèbre et orageux d'Andromaque, où se confrontent, sur un fond de légende emprunté au cycle homérique, d'un côté, la noble et pathétique fidélité de la veuve d'Hector envers son défunt époux et son fils menacé, et, de l'autre, les passions dévastatrices qui agitent les enfants maudits des héros de l'Iliade s'entre-déchirant en une ronde infernale d'amours non partagées, source de jalousies et de dépits meurtriers.  

Autres œuvres empruntées à la mythologie grecque, Iphigénie en Aulide (1674) puis Phèdre opposeront de même les images pures d'héroïnes émouvantes, Iphigénie ou Aricie, à l'ardeur déchirée et meurtrière d'âmes tourmentées par le désir jaloux. La volonté malfaisante des dieux de la mythologie y sert d'alibi prestigieux et d'expression figurée pour désigner les nœuds de vipères grouillant au tréfonds de ces cœurs torturés et violents.

Les trois tragédies inspirées de l'histoire romaine, Britannicus (1669), Bérénice (1670) et Mithridate (1673), associent sur le mode cher à Corneille une thématique et un ressort politiques, voire héroïques, à ces raffinements de cruauté affective. Mais chez Racine les enjeux du pouvoir politique sont pour l'essentiel asservis aux enjeux du pouvoir psychologique et sensuel: la confusion entre les deux formes d'ambition y joue le rôle de la Fatalité antique. Même les trois protagonistes de Bérénice, si nobles et généreux soient-ils, se trouvent propulsés par les exigences cruelles de l'Empire et de leur gloire vers un malheur partagé que résume l'ultime soupir (un triple «Hélas !») sur lequel se conclut cette douloureuse élégie, éperonnée et tendue par la dynamique dramatique des faux espoirs et des vraies désillusions.  

L'Orient
Cette esthétique de la cruauté que Mithridate accomplissait en mariant la rigueur des mœurs romaines aux raffinements de l'Asie Mineure, Bajazet en avait décliné un an plus tôt le registre, en puisant audacieusement son sujet dans la mode des romans d'aventures en pays turc. C'était d'ailleurs pour y psalmodier les mêmes chants désespérés, étouffés par les murs infranchissables du sérail, régi à distance par un sultan absent et présent à la fois, dieu caché et démon omnipotent. Ce huis clos n'offre-t-il pas l'emblème de la condition humaine selon Racine, avec ses illusions, ses limites, ses fureurs et sa désespérance ?




 

 
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