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Dossier(s) : Personnages > Personnages Antiquité > Aristote Stagire, Macédoine, 384 av. J.-C. - Chalcis, 322 av. J.-C. © Hachette Livre et/ou Hachette Multimédia
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Aristote
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Le précepteur d'Alexandre
Aristote dit le Stagirite, en grec Aristotelês. Philosophe grec.
Principal fondateur de la tradition intellectuelle occidentale avec Platon, son maître, le philosophe grec Aristote a développé un corps de doctrines qui embrasse tous les ordres du savoir et de l'activité humaine de son temps et qui a donné le modèle de toutes les futures entreprises de systématisation et de classification de la connaissance.
Aristote, fils du médecin du roi de Macédoine Amyntas II, se rend à Athènes dès 367, pour y rester quelque vingt années disciple de Platon, étudiant à l'Académie puis y enseignant jusqu'en 347. Il acquiert pendant ces années une culture encyclopédique, touchant tous les aspects du savoir de son temps. A la mort de Platon, en 347, il est appelé à Assos, en Asie Mineure, où un ancien élève de Platon, Hermias d'Atarnée, vient de prendre le pouvoir.
Puis il séjourne à Lesbos. En 343, Philippe II de Macédoine en fait le précepteur de son fils, le futur Alexandre le Grand, dont il demeurera l'ami jusqu'au meurtre de Callisthène, en 325. C'est en 335 que, de retour à Athènes, il fonde le Lycée, ou Péripatos (un péristyle où l'on se promène en discutant et en argumentant et qui laissera son nom à l'école péripatéticienne). Il y enseigne une douzaine d'années. Contraint de fuir Athènes à la mort d'Alexandre en 323 sous l'accusation d'impiété, il meurt à Chalcis en 322.
Une œuvre de portée encyclopédique
Telle qu'elle a été
conservée, l'œuvre est de vastes proportions.
D'une écriture concise et riche en formules, elle
représente sans doute presque exclusivement l'enseignement
dit «ésotérique», interne à
l'école péripatéticienne, et non pas
l'«exotérique», destiné à un plus
large public, que dispensait oralement Aristote: d'où la
difficulté, la densité et la technicité de
l'expression. D'où aussi la diversité des
interprétations et des lectures d'Aristote à travers
le temps et les aires culturelles. L'œuvre déploie
les diverses dimensions non seulement du savoir et des
connaissances théoriques (relatives à la science et
à la vérité), mais encore des activités
pratiques (modes de vie humains) et techniques (productions et arts
et métiers), selon les aspects anthropologiques, éthiques
et politiques des sociétés où apparaît la
variété des mœurs humaines.
Dans les traités regroupés sous
le titre d'Organon (l'instrument méthodique),
l'œuvre jette aussi les bases de la science de la logique.
Enfin, elle englobe certaines investigations fondamentales qui
concernent les premiers principes et les premières causes. Ces
recherches ont pour objet les pratiques et les techniques, mais
aussi les connaissances humaines, en particulier leur enracinement
dans les structures physiques et métaphysiques de la nature
ainsi que de la vie psychique et biologique. Elles portent
également sur la réalité en général: sur
l'être, ou encore sur l'étant, objet de la
discipline qui s'appellera plus tard métaphysique, ou
ontologie.
La critique du platonisme
L'enjeu décisif de la pensée
d'Aristote est de rendre intelligible le mouvement et le
devenir. Il lui faut pour cela rejeter la théorie de
Platon, selon
laquelle les Idées sont immuables et séparées du
monde sensible. Outre cette transcendance des Idées
platoniciennes, Aristote reproche à son maître de
définir toute connaissance comme un simple reflet idéal
du monde réel. Or, ce qu'il s'agit de rendre
intelligible dans son mouvement propre, c'est le monde
réel lui-même. Si les Idées de Platon sont en
elles-mêmes intelligibles, elles sont, en revanche,
étrangères au monde sensible. Or, si elles en sont
réellement séparées, de deux choses l'une: ou
bien elles n'ont rien de commun avec le monde, et, donc, nous
demeurent inaccessibles; ou bien elles ont encore quelque chose de
commun avec le monde sensible (qui ne saurait être par
lui-même intelligible), mais elles ont besoin, comme lui,
d'autres idées pour être elles-mêmes
intelligibles, et ainsi à l'infini... Il faut donc couper
court à cette fuite dans le monde des Idées, pour
entreprendre de connaître directement la réalité du
processus concret du monde, c'est-à-dire la nature
elle-même, telle qu'elle est accessible aux investigations
humaines.
La logique
Aristote distingue les sciences
théorétiques (philosophie première, théologie
et ontologie, mathématiques, physique), pratiques
(éthique et politique) et poétiques (qui traitent de la
production et des techniques dans les divers arts et métiers).
Il n'est pas aisé de fixer une place à la logique
dans cette classification: elle est, en un sens, un art et une
technique du discours vrai, mais ses implications relatives à
la vérité et à l'être en font aussi une
discipline théorique, dont l'enjeu est métaphysique.
La logique d'Aristote est la doctrine du logos (mot qui
signifie à la fois la parole, le discours et la raison). Elle
est exposée dans les divers traités réunis sous le
nom d'Organon (l'outil philosophique par excellence), qui
proposent l'analyse approfondie de ce qui constitue la
différence spécifique de l'être humain: la
parole. Aristote définit en effet l'Homme comme «le
vivant qui possède la parole». Quant à la parole
logique, c'est celle qui se soucie de «rendre manifeste ce
qui est». De ce fait, elle est susceptible de recevoir une
valeur de vérité: le vrai ou le faux. Elle relève
donc du jugement, et non pas des sentiments pris en
considération par les modes du discours qu'étudient
la Rhétorique ou la Poétique.
Le raisonnement déductif
Dans les deux premiers traités de l'Organon, les
Catégories et De l'interprétation, la parole
susceptible de vérité est définie comme
l'attribution d'un prédicat à un sujet. Sa
structure comporte donc un nom énonçant ce dont on
parle (le sujet) et un verbe désignant ce qui est dit du
sujet (le prédicat). Dans tout jugement de la forme
«Socrate est mortel», l'union du sujet et du
prédicat («attribut») se fait par la copule: le
verbe «être». Les deux termes ainsi réunis
impliquent une signification caractéristique du verbe
«être». Ces significations de
l'«être», impliquées dans les formes de
la prédication, sont les catégories.
Les Premiers et les Seconds Analytiques
étudient le raisonnement déductif, le
«syllogisme» et ses multiples figures. Cette forme du
raisonnement consiste à déduire, de deux propositions
données supposées vraies (les prémisses), une
troisième proposition qui en soit strictement la
conséquence, sans que d'autres propositions aient
été sous-entendues. Par exemple, des deux
prémisses: «Tous les hommes sont mortels»
(proposition majeure du syllogisme) et «Or, Socrate est un
homme» (proposition mineure) s'ensuit
nécessairement la conclusion: «Donc Socrate est
mortel.» Les formes possibles du syllogisme (ses
«figures») sont étudiées
systématiquement par la syllogistique: elle isole les divers
types de propositions qui peuvent y être impliquées.
Cette typologie est établie notamment en fonction de la
portée quantitative - universelle, particulière
ou singulière - des propositions, mais aussi en
fonction de la compréhension et de l'extension des
concepts qui y sont sujets ou prédicats. La syllogistique
procède, en effet, à toute une hiérarchisation des
concepts en genres, espèces et individus: c'est parce
que tous les hommes, constituant l'espèce humaine font
partie du genre des mortels (classe plus vaste), et parce que
l'individu Socrate appartient à l'espèce
humaine, que Socrate appartient aussi, nécessairement, au
genre des mortels, genre auquel son espèce appartient.
Les principes du raisonnement
Les présupposés fondamentaux qui sous-tendent le
raisonnement sont également traités dans les
Analytiques, qui démontrent la nécessité de
remonter jusqu'aux principes et aux axiomes
présupposés dans toute déduction et
démonstration. Il faut pour cela procéder à une
opération d'induction. Mais ces principes eux-mêmes
ne sauraient être ni déduits ni démontrés:
sinon, il faudrait remonter jusqu'à l'infini.
Aristote émet alors l'hypothèse que les premiers
principes - tels que la non-contradiction, que tous les
autres principes présupposent - sont adoptés dans
tout raisonnement par une «saisie intuitive».
Les Topiques - l'un des deux
derniers traités de l'Organon avec les Réfutations
sophistiques - étudient une forme de pensée
préscientifique. Il s'agit de la discussion qui aborde
indistinctement tous les sujets, sans analyser préalablement
les principes fondamentaux qui leur sont propres. Ainsi, au lieu
de se fonder sur des prémisses vraies et immédiates
comme le syllogisme scientifique, la discussion se
réfère à des «lieux communs» (topoi),
c'est-à-dire des prémisses seulement probables qui
sont admises sans examen par les interlocuteurs. Aristote voit un
intérêt double dans l'analyse des opinions communes
qui sont rapportées dans la discussion. Elle permet,
premièrement, d'apprendre à argumenter à la
fois pour et contre une idée, et, ce faisant, à mieux
discerner le vrai du faux.
Deuxièmement, puisque les opinions,
comme les premiers principes des sciences, naissent de
l'intuition, leur étude donne accès à
l'appréhension des principes scientifiques. Par ailleurs,
les Topiques proposent, à partir de l'analyse des
prémisses de la discussion, une classification des
prédicats. En effet, selon son rapport avec le sujet, le
prédicat peut exprimer en effet l'essence du sujet
(c'est le cas de toute définition), ou une de ses
propriétés, ou encore son genre ou une de ses
particularités accidentelles. Il s'agit donc là
d'argumentations dialectiques, où l'on ne
démontre pas, mais où l'on recherche simplement ce
qui est vrai. Quant aux Réfutations, Aristote s'y emploie
à la critique des argumentations fallacieuses des
sophistes.
La métaphysique
La logique d'Aristote n'est pas simplement un instrument formel de connaissance scientifique. Elle conduit la méditation jusqu'à la question «des premiers principes et des premières causes», jusqu'à la question de l'être en tant qu'être: Que signifie être? Qu'est-ce qui est, à proprement parler? La voie s'ouvre alors à la «science de l'être en tant qu'être», autrement dit à la «philosophie première», qui fut par la suite appelée métaphysique, du fait que les livres qui en traitaient se trouvèrent placés à Alexandrie après la Physique (méta ta physika ) dans le catalogue des œuvres d'Aristote établi par Andronicos de Rhodes.
La métaphysique - science des premiers principes et des premières causes - se propose d'atteindre «l'être en tant qu'être» et «ce qui est le plus étant». Les recherches qu'elle entreprend sur ces objets portent en germe deux autres disciplines: l'ontologie, dont l'objet est l'être en tant que tel, c'est-à-dire au sens le plus général, et la théologie, qui représente une ontologie spéciale et non plus seulement générale; son objet est ce qui relève de l'être au plus haut point: Dieu, c'est-à-dire l'étant suprême.
L'Etre Qu'est-ce donc, l'être au sens le plus général? Le constat fondamental d'Aristote est que l'être (ou l'étant) se dit de multiples façons. Pour s'en rendre compte, il faut considérer le verbe «être» et les manières dont il relie le prédicat au sujet. L'interprétation logique de la relation établie par le verbe «être» entre ces deux termes des propositions permet de dégager les sens de l'être, qui sont précisément les catégories: la substance, la qualité, la quantité, la relation, la modalité, le temps, le lieu, la situation, la disposition, l'activité et la passivité, etc. A toutes ces significations catégoriales de l'être s'ajoutent:
- l'être comme l'essence ou l'accident (dans «Socrate est un homme», est exprime l'essence, alors que dans «Socrate est assis», est exprime l'«accident», car être assis n'est pas une propriété essentielle de Socrate);
- l'être sous l'angle du vrai ou du faux (ce qui est faux ne relève pas de l'être au même sens que ce qui est vrai, car seul le vrai relève de l'être à proprement parler);
- l'être comme «être en puissance» ou «être en acte» (par exemple, le gland est en un sens un chêne, mais seulement en puissance, tandis que le chêne l'est effectivement, c'est-à-dire en acte). Tels sont les quatre sens fondamentaux de l'être: les catégories, l'essence ou l'accident, le vrai ou le faux, l'acte ou la puissance.
Parmi ces dimensions, ce sont l'essence, le vrai et l'acte qui relèvent de l'être au sens le plus propre du terme. Autrement dit, l'être à proprement parler est concret: il se rapporte à une chose, à un être vivant, à un individu, à une personne. Ni simple possibilité ni potentialité, il recouvre quelque chose qui est effectivement «en acte», «à l'œuvre» (energeïa), ou bien quelque chose qui est parvenu à son accomplissement (entéléchie).
L'Etant Ce qui est réellement (l'étant), au sens le plus général, c'est donc la chose réelle: l'essence, ou la substance individuelle qui déploie ses potentialités en acte; c'est le sens même de l'entéléchie. Il s'ensuit que l'étant suprême («Dieu») qui représente l'être au plus haut point doit être en même temps essence et acte (énergie et entéléchie) au plus haut point. Mais, puisqu'il est entéléchie - perfection parvenue à son accomplissement -, il englobe également une finalité (télos) qui s'accomplit en lui (téléologie). Par conséquent, l'étant suprême ne tend vers rien d'autre que lui-même. C'est ce qu'Aristote appelle le «premier moteur non mû» de l'Univers, dont l'ordre cosmique harmonieux et immuable (le ciel astronomique) est la figure visible, et qui meut toute chose, non pas mécaniquement mais téléologiquement, et de manière interne et immanente au monde. Le Dieu d'Aristote n'est donc pas extérieur au monde; il ne crée nullement le monde, qui est éternel. Dieu est plutôt ce à quoi tous les êtres tendent.
Physique et métaphysique
Il n'est pas possible de dissocier,
chez Aristote, la physique de la métaphysique, parce que les
principes qu'étudie celle-ci sont impliqués dans les
choses de la nature (physis), qu'étudie justement
celle-là. La question de la nature et de la possibilité
du mouvement en général sont les sujets qui se trouvent
au cœur de la physique: elle étudie, notamment, les
principes et les modalités du mouvement des êtres
naturels, qui se distinguent des êtres artificiels en ce
qu'ils possèdent en eux-mêmes le principe de leur
propre mouvement.
Comprendre le mouvement des choses de la
nature suppose la distinction métaphysique de
l'être en puissance et de l'être en acte. Car
tout changement suppose qu'une «puissance» passe
à l'«acte» (que quelque chose puisse devenir
autre, se déplacer d'un lieu à un autre, etc.).
Le mouvement dans la nature
Le mouvement suppose donc, dans tout changement
d'état, le passage du virtuel au réel, donc de la
puissance (dynamis) à l'acte (energeïa). Le
mouvement en lui-même n'est pas simplement le passage de
la puissance au genre d'acte qui en serait le parfait
accomplissement et l'effectuerait donc une fois pour toutes.
Tout en s'accomplissant, il faut que le mouvement reste
inachevé, s'il doit pouvoir continuer d'être en
mouvement dans son actualisation. Le mouvement est donc bien
l'acte de ce qui est en puissance. L'actualisation
d'une puissance dans un mouvement implique que quelque chose
en lui demeure en puissance. L'essence du mouvement implique
que quelque chose y demeure virtuel. Cette conception fait de la
physique d'Aristote un dynamisme.
Le mouvement s'exerce dans la nature
sous quatre formes distinctes:
- le déplacement d'un mobile d'un point à
un autre;
- l'accroissement et la diminution;
- la génération et la corruption;
- l'altération d'un être.
Ces modes du changement supposent un
inachèvement relatif des choses: une virtualité et une
privation que les choses tendent à combler afin de rejoindre
leur lieu naturel et d'atteindre à la plénitude de
leur être en acte, c'est-à-dire à la
réalisation de leur essence, à leur
entéléchie.
La matière et la forme
C'est pourquoi la physique exige aussi la distinction
métaphysique de la matière et de la forme. Cette
distinction s'élabore dans le cadre d'une analyse de
la causalité et de la finalité.
Par analogie avec les productions des
arts et métiers, les êtres naturels relèvent de
quatre types de causes:
1) la cause matérielle, ou matière, désigne
ce dont une chose est faite;
2) la cause formelle est la forme qui rend une chose apte
à remplir sa fonction et la met ainsi en conformité
avec son essence (un œil que sa forme rendrait inapte à
la vue ne serait pas un œil);
3) la cause efficiente est ce par quoi la chose est
produite par mise en forme d'une matière;
4) la cause finale, enfin, est ce en vue de quoi la chose
est faite, c'est-à-dire sa fonction (sans la vue, qui
est sa fonction, la forme de l'œil ne nous serait pas
intelligible).
Cause formelle et cause finale jouent
ici le rôle essentiel: car la matière, sans la forme,
reste une virtualité et une puissance. Le passage de la
matière à l'acte appelle une forme pour donner lieu
à la chose concrète. L'«acte» d'une
chose en est donc aussi la «forme», selon laquelle la
chose remplit sa fonction finalisée (sa fin) et réalise
son essence. Alors que les produits de l'art et des
techniques ont le principe de leur mouvement en dehors d'eux
(dans l'artiste ou dans l'artisan, et dans les fins
qu'ils se proposent), les choses de la nature l'ont en
elles-mêmes. C'est l'art qui imite la nature, et non
l'inverse, même si on fait dire parfois le contraire
à Aristote.
Etudiant tous les aspects du mouvement
en général, la physique contient aussi l'étude
approfondie du lieu, du vide, de l'infini, du temps
(défini comme le nombre du mouvement), ainsi que
l'analyse de la nécessité, du hasard et de la
contingence.
La cosmologie aristotélicienne
La doctrine du mouvement et de la finalité de la nature
pose la question du terme ultime des mouvements du monde. Toutes
les virtualités des choses de la nature y passent à
l'acte pour y rejoindre leurs lieux naturels et y accomplir le
plein déploiement de leur essence (leur entéléchie)
selon une finalité analogue (mais non identique) à celle
des arts et des techniques. La question est donc de savoir vers
quoi tendent les mouvements des choses naturelles. D'où la
nécessité d'admettre l'existence d'un premier
moteur non mû de l'Univers, d'une activité pure
à laquelle tendraient toutes les choses. Cette hypothèse
permet d'envisager le mouvement naturel sans expliquer chaque
finalité par une autre finalité, autrement dit sans
recourir à la régression à l'infini. Ce
thème de l'acte pur rattache ainsi la physique à la
métaphysique; il est aussi la clé de voûte du
système du monde, de la cosmologie d'Aristote. Les
traités Du ciel et De la génération et de la
corruption présentent, respectivement, la doctrine du cosmos
et de l'astronomie géocentrique, et la théorie du
devenir propre au monde sublunaire. Cette cosmologie constitue
l'assise du système géocentrique de
Ptolémée. Avec la cosmologie platonicienne -
qu'elle supplantera en Occident vers la fin du Moyen Age
-, elle façonnera l'image du monde jusqu'à
la révolution astronomique des Temps modernes.
Psychologie et biologie
Aristote a manifesté une insatiable
curiosité pour les observations concernant les êtres
vivants. D'où l'ampleur et la minutie des études
qu'il leur consacre dans les traités dits biologiques. La
clé de tous les phénomènes de la vie (bios),
c'est la psychologie de son traité De l'âme.
L'observation des êtres vivants
et l'étude de leurs organes fait méthodiquement
intervenir l'analogie dans l'anatomie comparée; elle
repose sur le postulat, issu de la physique, d'une
finalité, ou téléologie de la nature, selon
laquelle la fonction détermine la forme de l'organe. Ce
qui est commun à tous les êtres vivants comme le
principe interne de leur mouvement, c'est l'âme
(psyché). Elle est conçue comme la forme -
c'est-à-dire comme l'acte, ou encore comme
l'entéléchie - d'un corps organisé
ayant la vie en puissance. L'âme n'est donc pas du
même ordre que le corps: ce n'est ni un corps ni une
partie du corps. C'est le passage à l'acte des
potentialités d'un corps naturel biologiquement
organisé: le plein épanouissement des virtualités
dont il est capable. Ainsi, l'âme est à
l'animal (c'est-à-dire à l'être
vivant) ce que la vue est à l'œil: elle en est la
fonction la plus achevée, autrement dit
l'entéléchie. Cette définition de
l'âme a pour conséquence qu'il ne saurait y
avoir d'âme sans corps.
Mais le corps d'un être vivant
est lui aussi, comme organisme, une forme pleinement achevée
à l'égard des organes et des tissus (de la
matière) dont il est composé. L'âme
apparaît ainsi comme l'actualisation la plus accomplie de
toute une hiérarchie de formes issues des profondeurs et des
virtualités de la nature physique; elle lui demeure donc
immanente, à la manière dont la fonction d'un organe
est immanente à cet organe. Les fonctions
végétative, sensitive et intellective de l'âme
s'étagent ainsi à partir de la puissance et du
mouvement de la nature elle-même, comme une continuité de
stades qui mènent insensiblement de la vie
élémentaire («végétative») à la
sensation, à l'imagination, à la mémoire, enfin
à la pensée - donc de la forme de vie du
végétal à celles de l'animal, de l'être
humain et du divin.
Ethique et politique
Toute la philosophie des choses humaines,
c'est-à-dire l'éthique et la politique,
dépend de la distinction, dans les actions humaines, entre
deux ordres d'activité:
1) la poïèsis, qui est la
production, ou la fabrication, d'une œuvre ou d'un
ouvrage, c'est-à-dire d'un produit extérieur
à l'agent qui le produit comme à
l'activité de le produire;
2) l'activité pratique à proprement
parler, la praxis, qui est l'action, en elle-même
sensée, et qui est à elle-même sa propre fin,
c'est-à-dire l'activité qui coïncide
avec l'accomplissement même de celui qui agit. Si
toute action humaine est faite en vue de quelque bien -
notamment en vue du bonheur -, il y a seulement difficulté
à se mettre d'accord sur ce en quoi consiste le
bonheur et sur ce qu'est le souverain bien.
Si les activités qui relèvent
des arts et des techniques (de la poïèsis) visent
à un bien, elles supposent quelque art architectonique qui
les organise et se les subordonne en fonction de
l'utilité de la communauté: cet art n'est autre
que la politique. Celle-ci se donne pour fin de produire la
constitution (politeïa) de la cité (polis). La
cité est une communauté politique, non pas seulement
économique. Elle ne se réduit pas à la
communauté du vivre et de la satisfaction des besoins
sociaux; elle est la communauté du bien-vivre, qui se donne
pour fin pratique la seule vie qui vaille d'être
vécue pour les humains: la vie heureuse -
c'est-à-dire vertueuse et juste - d'êtres
libres et raisonnables. La Politique d'Aristote étudie
ainsi les différentes formes de gouvernement qui se
rencontrent dans l'histoire des cités, pour
déterminer celles qui conviennent le mieux à la nature
humaine, ainsi que la manière dont leurs Constitutions (la
monarchie, l'aristocratie, la république en étant
les trois principales formes) se conservent ou
s'altèrent (ces altérations étant,
respectivement, la tyrannie, l'oligarchie et la
démocratie).
Les vertus morales
C'est l'analyse de la praxis proprement humaine
(«L'homme n'est, dit Aristote, ni une bête ni un
dieu») qui est le fil conducteur de l'éthique
aristotélicienne. Soucieux de rendre à la morale le sens
des situations concrètes et des conditions diverses de la vie
humaine, Aristote analyse dans son chef-d'œuvre,
l'Ethique à Nicomaque, les multiples affections,
dispositions, caractères et habitudes sur fond de quoi
viennent prendre sens les différentes vertus, tant
intellectuelles que morales. Chacune des vertus est une excellence
consistant dans la «médiété»,
c'est-à-dire la juste mesure entre un excès et un
défaut. Celle d'entre elles qui donne le ton et la mesure
à toutes les autres dans les circonstances concrètes de
la vie, c'est la sagesse pratique de l'homme raisonnable:
la phronèsis, ou prudence (du latin prudentia).
Conformément à cette sagesse concrète, l'action
humaine atteint à la perfection qui lui est propre (son
entéléchie): elle devient l'activité humaine par
excellence, celle dans laquelle l'homme épanouit ses
diverses potentialités. L'actualisation
équilibrée de ses facultés se voit couronnée
par le plaisir qui vient s'ajouter comme par surcroît
à l'activité parfaitement accomplie. Celle-ci peut,
chez certains, être portée à son comble dans la vie
contemplative, lorsque le sage donne figure humaine à «la
pensée de la pensée». Cette éthique de la juste
mesure n'est pas une morale de la médiocrité. Elle
affirme que le bonheur est l'équilibre harmonieux et
humainement accessible de toutes les fonctions de l'âme et
du corps, au sein d'une cité juste et dans des
circonstances où puissent régner liberté,
bien-être et amitié.
La poétique
Les arts, qui s'opposent à
l'art de la vie et à la science, font l'objet du
traité de la Poétique, où ils sont définis
comme des activités ayant pour but l'imitation (mimesis)
des caractères, des passions et des actions. Selon qu'ils
les imitent par les couleurs et les formes ou par la voix et le
son, ils sont classés d'un côté dans les arts
plastiques et, de l'autre, dans la poésie. Entendue dans
ce sens spécial, la poésie utilise trois moyens
d'expression: le rythme, le langage et l'air. Chacun
d'eux ainsi que leurs combinaisons désignent les
différents arts poétiques, qui sont au nombre de cinq: la
danse (rythme); l'imitation en prose, notamment les mimes et
les dialogues socratiques (langage); les élégies et la
poésie épique (rythme et langage); la musique
instrumentale (rythme, air); la poésie lyrique, la
tragédie et la comédie (rythme, langage, air). Du fait
que, selon Aristote, l'art n'imite pas le monde sensible,
comme chez Platon, mais le monde de l'esprit humain, la
musique, qui suscite le plus directement des émotions,
représente le plus haut degré de la mimesis.
L'esthétique
aristotélicienne
L'imitation n'est donc pas synonyme de la
reproduction. Dans le processus mental par lequel on finit par
reconnaître ce que représente l'œuvre
d'art, elle procure du plaisir, accompagné de la joie
sensuelle due à la perception des couleurs, des
mélodies et du rythme. En fait, toute création
artistique tend à la beauté. La cause finale de la
tragédie, qui est au centre de l'esthétique
aristotélicienne, est de purger les sentiments de pitié
et de crainte suscités par le dramaturge. Par la purgation
(katharsis) des émotions, la tragédie ne rend pas les
spectateurs plus émotifs qu'ils ne l'étaient,
comme le prétendait Platon, mais elle leur apporte un
certain soulagement. Loin d'être un simple
divertissement, elle délivre le spectateur de la pitié
et de la crainte qu'il éprouve à l'instar des
héros de la tragédie.
Cette théorie esthétique, qui
inspira le plus de commentaires de ses successeurs et qui joua un
rôle capital dans la constitution du classicisme
français, s'inscrit intégralement dans la philosophie
d'Aristote: celle-ci reste l'un des modèles les plus
accomplis d'une pensée qui allie le sens des
problèmes les plus profonds de la métaphysique, de la
philosophie de la nature et de la théorie de la connaissance,
au sens le plus délicat de la mesure de ce qui est humain.
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